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Running : passion libératrice ou obsession destructrice ? La frontière est plus mince qu'on ne le croit

La course à pied séduit 12 millions de Français, mais la bigorexie — l'addiction au sport — touche 15 % des pratiquants réguliers. Entre bienfaits prouvés et dérives silencieuses, enquête sur le côté sombre du running.

Par Margaux Rivière, journaliste santé · 11 avril 2026

En France, plus de 12 millions de personnes pratiquent la course à pied, selon la Fédération française d'athlétisme. Le running est devenu bien plus qu'un sport : c'est un mode de vie, un outil de gestion du stress, un marqueur identitaire. Les études scientifiques s'accumulent en sa faveur. Une méta-analyse publiée dans le British Journal of Sports Medicine (2020) démontre que les coureurs réguliers présentent un risque de mortalité toutes causes confondues réduit de 27 %, un risque de mortalité cardiovasculaire diminué de 30 %, et un risque de mortalité par cancer abaissé de 23 %. « Même un jogging léger, une à deux fois par semaine, apporte des bénéfices mesurables », note l'étude.

Sur le plan de la santé mentale, les résultats sont tout aussi éloquents. Un essai clinique de grande ampleur mené aux Pays-Bas (étude MOTAR, 2023, publiée dans le Journal of Affective Disorders) a comparé la course à pied aux antidépresseurs chez 141 patients souffrant de dépression ou d'anxiété : après 16 semaines, les deux groupes montraient une amélioration comparable des symptômes. La course agit comme un antidépresseur naturel en stimulant la production d'endorphines, de sérotonine et de BDNF (Brain-Derived Neurotrophic Factor), une protéine essentielle à la neuroplasticité. C'est cette mécanique biochimique qui produit la fameuse « euphorie du coureur ».

Mais cette euphorie a un revers : la bigorexie. Reconnue comme pathologie par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) depuis 2011, la bigorexie — ou dépendance à l'exercice — touche environ 15 % des sportifs réguliers, selon une étude du professeur Michel Lejoyeux, psychiatre à l'hôpital Bichat-Claude Bernard à Paris. La course à pied, le cyclisme et la musculation sont les trois disciplines les plus concernées. Les symptômes sont caractéristiques : impossibilité de sauter une séance sans ressentir anxiété ou culpabilité, augmentation progressive des volumes d'entraînement, négligence de la vie sociale et familiale, poursuite de l'activité malgré des blessures.

Le Dr Lejoyeux a identifié un profil type : « Le bigorexique ne court pas pour le plaisir, il court pour ne pas souffrir. La séance ne procure plus de joie, mais son absence provoque un manque comparable à celui d'une substance addictive. » Les mécanismes neurobiologiques sont d'ailleurs similaires : l'exercice intensif active le circuit de la récompense dopaminergique, le même qui est impliqué dans les addictions aux substances. Une étude publiée dans Frontiers in Psychology (2025), portant sur 1 200 coureurs d'ultra-endurance, révèle que 21 % d'entre eux présentent des symptômes d'anxiété clinique et 18 % des troubles du sommeil liés à leur pratique.

Comment distinguer la passion saine de la dérive ? Les spécialistes proposent plusieurs signaux d'alerte : courir malgré une blessure diagnostiquée, ressentir de l'irritabilité ou de la dépression en cas de repos forcé, organiser toute sa vie sociale autour de l'entraînement, mentir à ses proches sur le volume d'entraînement réel. La Société française de médecine du sport recommande de ne pas dépasser cinq séances hebdomadaires et de planifier des semaines de récupération régulières. Le running reste un allié exceptionnel de la santé physique et mentale — à condition de ne jamais oublier que le repos fait partie de l'entraînement.

Sources et liens :

  • Running et santé mentale — AthleExplique.fr
  • Lejoyeux, M. et al. (2012) — Exercise dependence, Journal of Behavioral Addictions
  • Scheer, V. et al. (2025) — Anxiety and sleep in endurance runners, Frontiers in Psychology
  • Marathon après marathon : quand la passion devient fardeau mental — Marathons.fr
  • La bigorexie : addiction qui touche 15 % des sportifs — TF1 Info
  • La bigorexie : quand la passion du sport devient une addiction — Forme et Santé
  • La bigorexie : les dangers de la dépendance au sport — Jogger's Sport