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Affaire Lyhanna : la France face au scandale de sa justice

La mort de la petite Lyhanna, 11 ans, retrouvée dans le Gers après avoir déposé une plainte pour viol restée sans suite, met en lumière les failles béantes du système judiciaire français. Le ministre de la Justice ordonne la revue de 70 000 plaintes impliquant des enfants.

Par Édouard Carmignac, chroniqueur justice & société · 10 juin 2026

Il y a des affaires qui font mal parce qu'elles racontent une vérité que tout le monde pressentait sans vouloir la regarder en face. L'affaire Lyhanna est de celles-là. Derrière la mort d'une enfant se dessine le portrait d'un système judiciaire et policier qui a failli, pas par malveillance, mais par indifférence systémique — ce qui, d'une certaine façon, est encore plus glaçant.

Le corps retrouvé dans un site agricole du Gers est bien celui de la petite Lyhanna, collégienne de 11 ans disparue depuis le 29 mai à Fleurance, a annoncé vendredi 5 juin le procureur d'Agen, Olivier Naboulet. Elle avait déposé une plainte pour viol. Elle avait un dossier. Elle avait des preuves. Elle avait un visage. Et pourtant, le système l'a laissée tomber.

Un dossier qui dormait

La chronologie des faits, telle qu'elle ressort des investigations, est accablante pour les institutions. Après avoir réalisé plusieurs actes d'enquête, dont des examens médico-légaux corroborant les déclarations de la petite fille, le parquet de Toulouse s'était dessaisi au profit de celui d'Auch, territorialement compétent. Transmis par la Poste fin 2025, le dossier n'a été adressé par le parquet d'Auch à la gendarmerie de Lectoure que le 9 janvier 2026. Des semaines de délai postal pour un dossier de viol sur enfant. Des semaines pendant lesquelles le suspect n'a pas été inquiété.

Malgré des « éléments d'enquête assez accablants », le suspect n'avait toujours pas été entendu au moment de la disparition de Lyhanna, a déploré le ministre de l'Intérieur Laurent Nunez. Son collègue Gérald Darmanin a regretté une « absence de priorisation » dans le traitement de cette plainte, alors qu'« un viol sur enfant, c'est urgence absolue ». La formule est juste. Le timing de son usage, lui, pose question.

La procureure sacrifiée, Darmanin sous pression

Dans la foulée du scandale, la procureure d'Auch, mise en cause dans la gestion du dossier, a été exposée publiquement et est désormais placée sous protection policière. Une magistrate de la République sous escorte policière parce qu'elle a été mise en pâture par son propre ministre de tutelle. La séquence dit tout sur le mode de gestion de crise qui prévaut : désigner un responsable visible, protéger les postes, éviter le débat de fond.

Darmanin refuse d'y voir un dysfonctionnement systémique de la justice, et Emmanuel Macron d'y voir un manque de moyens. Pourtant, le ministre a ordonné dimanche la revue de 70 000 plaintes impliquant des enfants d'ici au 14 juillet, et a convoqué lundi matin les procureurs généraux des 36 cours d'appel à la Chancellerie pour une réunion de travail. Si le problème n'est pas systémique, pourquoi 70 000 dossiers à revoir en urgence ? La contradiction entre le discours et l'acte est flagrante.

Ce que ça révèle

L'affaire Lyhanna n'est pas une anomalie. Elle est la partie émergée d'un iceberg que les professionnels de la justice dénoncent depuis des années : manque de personnel, surcharge des parquets, délais de transmission absurdes, absence de priorisation des dossiers les plus urgents. La mère de la victime a déclaré qu'elle appelait tous les lundis matin la gendarmerie pour avoir des nouvelles du dossier, et qu'on lui a finalement dit que si elle continuait à « les harceler », ils porteraient plainte contre elle. Une mère qui défend sa fille menacée d'une plainte pour harcèlement par les forces de l'ordre. Le choc de cette révélation a traversé toute la France.

L'avis de la rédaction — Théodore Mécanis

Ordonner la revue de 70 000 dossiers en urgence, c'est reconnaître implicitement ce que Darmanin refuse de dire à voix haute : oui, c'est systémique. On ne peut pas invoquer « l'absence de priorisation » comme explication individuelle tout en déclenchant simultanément l'audit le plus massif de l'histoire judiciaire récente. Cette contradiction dit tout. La mort de Lyhanna est un drame. La façon dont la République gère son après — en cherchant un bouc émissaire plutôt qu'en réformant les causes profondes — est, elle, une faute politique. Les familles des victimes méritent mieux que des communiqués bien formulés et des procureures sous protection.

À retenir

  • Lyhanna, 11 ans, disparue le 29 mai à Fleurance ; corps retrouvé le 5 juin dans le Gers.
  • Plainte pour viol transmise par la Poste entre parquets, arrivée à la gendarmerie le 9 janvier 2026.
  • Suspect jamais entendu au moment de la disparition malgré des éléments « accablants ».
  • 70 000 plaintes impliquant des enfants à réexaminer d'ici au 14 juillet.
  • 36 procureurs généraux convoqués à la Chancellerie lundi matin.