Haïti : au moins 78 morts en six jours dans la banlieue de Port-au-Prince, l'ONU s'alarme

Selon le bureau de l'ONU à Port-au-Prince (BINUH), les affrontements entre gangs rivaux dans les communes de Cité Soleil et Croix-des-Bouquets ont fait au moins 78 morts et 66 blessés depuis le samedi 9 mai 2026, dont une dizaine de civils. Plus de 5 300 personnes ont été déplacées et un hôpital de Médecins sans frontières a dû fermer ses portes.

Par Inès Farah, reporter terrain ·

C'est un bilan provisoire, et déjà l'un des plus lourds de l'année 2026 dans la région. Le bureau de l'ONU pour Haïti (BINUH) a confirmé jeudi 14 mai, dans un communiqué relayé ce vendredi 15 mai par l'AFP, que les affrontements entre gangs rivaux dans la périphérie nord-est de Port-au-Prince ont fait au moins 78 morts et 66 blessés depuis le samedi 9 mai. Une dizaine de civils, simples passants, figurent parmi les victimes. Plus de 5 300 personnes ont fui leurs domiciles, un hôpital de Médecins sans frontières (MSF) a fermé temporairement, et plusieurs écoles servent désormais d'abris improvisés.

Cité Soleil et Croix-des-Bouquets, lignes de front

Les combats se concentrent dans deux communes-clés : Cité Soleil, immense bidonville à l'entrée nord de la capitale, et Croix-des-Bouquets, un peu plus à l'est. Trois alliances criminelles s'y disputent le contrôle des routes d'approvisionnement reliant Port-au-Prince à la République dominicaine : la coalition « Viv Ansanm », formée en 2023 par les principaux chefs de gangs, et deux factions rivales issues de scissions internes survenues fin 2025. Les armes utilisées — fusils d'assaut de fabrication américaine, mortiers artisanaux, drones civils chargés d'explosifs — témoignent du degré de militarisation atteint par ces groupes en l'espace de trois ans.

Selon le BINUH, plusieurs maisons ont été incendiées délibérément pour déloger les habitants. Des témoignages recueillis par MSF font état de tirs à l'arme automatique dans les ruelles, en plein jour, et de cadavres laissés sur la chaussée pendant plusieurs heures avant d'être évacués par des bénévoles.

Une crise humanitaire qui s'enlise

Les 5 300 personnes déplacées depuis samedi viennent s'ajouter à un total déjà vertigineux : selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), Haïti compte désormais plus de 1,1 million de déplacés internes, soit près d'un Haïtien sur dix. À Port-au-Prince, près de 80 % du territoire est aujourd'hui contrôlé, selon les Nations unies, par des groupes armés non étatiques. Le marché alimentaire de Croix-des-Bouquets, l'un des plus importants de la capitale, est fermé depuis lundi.

L'hôpital de MSF de Tabarre, qui assurait la prise en charge gratuite des victimes par balle dans tout le nord de la ville, a dû suspendre ses activités mercredi après que plusieurs ambulances eurent été visées par des tirs. L'organisation a appelé toutes les parties à « respecter la mission médicale » et à « ouvrir des couloirs humanitaires immédiats ».

La force multinationale, un dispositif sous-dimensionné

La force multinationale de soutien à la sécurité, dirigée par le Kenya et déployée depuis juin 2024 sur mandat onusien, est officiellement composée d'un peu plus de 1 000 policiers et militaires kényans, jamaïcains, salvadoriens et béliziens. Sur le papier, elle devait monter à 2 500 hommes ; dans les faits, les contributions ont été lentes et les fonds, principalement américains, ont été partiellement gelés au premier trimestre 2026 dans le cadre des restrictions budgétaires internationales liées à la guerre Iran–États-Unis.

Les autorités kényanes ont reconnu jeudi qu'aucune unité de la force n'avait été déployée à Cité Soleil ni à Croix-des-Bouquets depuis le début des affrontements, faute d'effectifs et d'équipements adaptés. La police nationale haïtienne, exsangue, ne dispose plus que d'environ 9 000 agents en activité pour un pays de 11 millions d'habitants.

Une transition politique paralysée

Le Conseil présidentiel de transition, mis en place en avril 2024, vit ses derniers mois théoriques. Sa feuille de route prévoit l'organisation d'élections générales d'ici à février 2026 ; à mi-mai, aucun calendrier crédible n'a été publié, et la Commission électorale provisoire n'a pas pu se déployer hors de la capitale. La cheffe du gouvernement, la Première ministre Marie-Carmelle Rose-Anne Auguste, a dénoncé jeudi « un terrorisme intérieur méthodique » et appelé à un « sursaut international ».

Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a réclamé vendredi matin un renforcement « immédiat et massif » de la force multinationale. La France, ancienne puissance coloniale, et le Canada, qui accueille la plus grande diaspora haïtienne d'Amérique du Nord, plaident depuis plusieurs semaines pour une transformation du dispositif en opération de maintien de la paix sous casque bleu — option que Washington, sous l'administration Trump, refuse pour l'heure d'envisager.

L'avis de la rédaction

Il y a, dans la couverture médiatique d'Haïti, une fatigue diffuse qu'il faut nommer pour la combattre. Les chiffres se ressemblent d'un bilan à l'autre, les noms des quartiers se confondent, les promesses internationales s'érodent. Mais les morts, eux, ne se ressemblent pas : ce sont 78 vies, distinctes, fauchées en six jours dans deux quartiers oubliés. Le scandale n'est pas seulement local. Il est aussi celui d'une communauté internationale qui sait précisément ce qu'il faudrait faire — déployer une force réellement dimensionnée, financer une police nationale crédible, encadrer une transition électorale — et qui choisit, dossier après dossier, de ne pas le faire. Tant que cette équation ne sera pas brisée, la même dépêche reviendra, mois après mois, sur les fils des agences. Et nous serons collectivement responsables de l'avoir laissée s'installer.

À retenir

  • Au moins 78 morts et 66 blessés depuis samedi 9 mai 2026 à Cité Soleil et Croix-des-Bouquets, selon le BINUH.
  • Une dizaine de civils figurent parmi les victimes ; plus de 5 300 personnes déplacées en six jours.
  • Un hôpital MSF a dû fermer temporairement après des tirs sur ses ambulances.
  • Près de 80 % de Port-au-Prince est aujourd'hui contrôlé par des gangs ; 1,1 million de déplacés internes en Haïti.
  • La force multinationale dirigée par le Kenya reste sous-dimensionnée, à environ 1 000 hommes au lieu des 2 500 prévus.
  • Le calendrier électoral promis pour février 2026 n'est plus tenable.

Sources :