Le marché mondial du livre affiche une santé insolente en 2026. Selon les données de Nielsen BookScan, les ventes de livres imprimés ont progressé de 4,2 % en 2025 pour atteindre 890 millions d'exemplaires dans les cinq principaux marchés (États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, France, Japon). Le numérique n'a pas tué le papier ; il l'a complété. Les livres audio, portés par Audible et Spotify, représentent désormais 18 % du chiffre d'affaires de l'édition, contre 6 % en 2019. La lecture n'a jamais été aussi diverse dans ses formats, ni aussi concentrée dans ses succès.

La fiction climatique — « cli-fi » — s'est imposée comme le genre littéraire dominant de l'année. Le roman « The Last Glacier » de la Canadienne Kim Stanley Robinson, publié en janvier 2026, s'est vendu à 4,8 millions d'exemplaires en trois mois — un record pour un livre de science-fiction. En France, « Les Enfants de l'eau » de Léa Salamé (éditions Gallimard) explore un Paris submergé en 2080 ; le livre a passé douze semaines en tête du classement GFK. Ces ouvrages ne sont plus de la science-fiction au sens strict : ils intègrent des données climatiques réelles et des projections du GIEC, brouillant la frontière entre fiction et prospective.

L'intelligence artificielle a fait irruption dans le paysage éditorial — non comme outil d'écriture, mais comme sujet. Le roman « Sentience » de l'Américaine N.K. Jemisin, trois fois lauréate du prix Hugo, raconte l'émergence d'une conscience dans un modèle de langage et a suscité un débat philosophique dans la presse internationale. Plus controversé, « Machine Dreams » du Britannique Ian McEwan explore les relations amoureuses entre humains et IA avec une acuité psychologique qui a convaincu le jury du Booker Prize de l'inscrire sur sa liste longue. Le roman sur l'IA est devenu ce que le roman sur Internet était dans les années 2000 : un miroir déformant de nos anxiétés.

Le phénomène BookTok continue de bouleverser l'industrie. En 2026, les recommandations sur TikTok génèrent 32 % des ventes de livres chez les 18-34 ans, selon une étude de l'Association of American Publishers. L'algorithme a propulsé des auteurs inconnus vers le sommet des classements : la romancière colombienne Valentina Rojas, dont le premier livre « Mariposas de ceniza » a été publié en auto-édition, a vendu 2,1 millions d'exemplaires après qu'une vidéo TikTok de 47 secondes a accumulé 28 millions de vues. Les éditeurs traditionnels ont recruté des « scouts TikTok » pour détecter les prochains succès viraux avant leurs concurrents.

La concentration du marché atteint des niveaux préoccupants. Le rachat de Simon & Schuster par Penguin Random House, finalisé en 2025 après l'abandon du blocage antitrust, a créé un mastodonte qui contrôle 38 % du marché anglophone. En France, Hachette (Vivendi) et Editis (Daniel Kretinsky) se partagent 52 % du chiffre d'affaires. Les libraires indépendants résistent grâce au soutien public — la loi Lang sur le prix unique du livre reste un rempart — mais leur part de marché a reculé à 17 %. La diversité éditoriale, pilier de la vie intellectuelle, dépend de la volonté politique de protéger un écosystème que les lois du marché tendraient à uniformiser.