Yémen : le plus grand échange de prisonniers de la guerre, 1 600 détenus libérés sous l'égide de l'ONU

Signé jeudi 14 mai à Amman au terme de quatorze semaines de négociations, l'accord conclu entre le gouvernement yéménite reconnu et les rebelles houthistes pro-iraniens prévoit la libération de plus de 1 600 prisonniers. C'est le plus important échange depuis le début du conflit, il y a onze ans. Les premières libérations sont attendues dès cette fin de semaine.

Par Maxime Delaunay, chef de desk ·

Quatorze semaines de négociations discrètes, des dizaines de listes échangées via la Croix-Rouge, plusieurs interruptions liées aux frappes croisées en mer Rouge : il aura fallu une endurance diplomatique rare pour obtenir l'accord signé jeudi 14 mai 2026 à Amman, et confirmé ce vendredi 15 mai par les deux parties. Le gouvernement yéménite reconnu internationalement, soutenu par l'Arabie saoudite, et les rebelles houthistes du nord du pays, alignés sur Téhéran, se sont engagés à libérer au total plus de 1 600 personnes liées au conflit.

Le plus important échange depuis 2015

C'est, à ce jour, l'opération la plus massive depuis le début de la guerre civile yéménite en mars 2015. Les précédents échanges, en octobre 2020 (1 056 détenus) et en avril 2023 (887 détenus), avaient déjà été présentés comme historiques. Celui-ci les dépasse en volume et, plus encore, en symbolique politique : il intervient au moment où la guerre Iran–États-Unis a redistribué les cartes régionales et où les Houthis, privés de leur principal sponsor stratégique en pleine guerre du Golfe, cherchent à monnayer leur capacité de nuisance.

L'envoyé spécial des Nations unies pour le Yémen, le Suédois Hans Grundberg, présent à la cérémonie de clôture aux côtés de Christine Cipolla pour le Comité international de la Croix-Rouge, a salué « un résultat humanitaire de premier ordre » et « la preuve qu'un dialogue technique reste possible même au cœur de la pire tempête régionale ». La Jordanie, hôte des pourparlers, voit son rôle de médiateur consolidé.

Un calendrier de libération étalé sur trois semaines

L'accord prévoit une libération séquencée. La première vague, attendue dès dimanche 17 mai, doit ramener environ 400 détenus de chaque côté, transportés par vols affrétés du CICR depuis Sanaa, Aden et Mareb. Les deux suivantes, prévues pour les 24 mai et 31 mai, parachèveront l'opération. Parmi les libérés figureront, du côté du gouvernement, plusieurs frères du président Rashad al-Alimi détenus depuis 2017 par les Houthis, et, du côté des rebelles, plusieurs cadres politiques arrêtés par les forces saoudiennes en 2019.

Une particularité distingue cet accord : il inclut, pour la première fois, la libération de quatre journalistes yéménites condamnés à mort par les tribunaux houthistes en 2020. Reporters sans frontières, qui menait campagne pour leur libération depuis cinq ans, a salué « une avancée majeure pour la liberté de la presse dans la région ».

Le contexte régional, déterminant

L'échange ne tombe pas par hasard à cette date. Depuis la décapitation politique de l'Iran (mort du Guide suprême Ali Khamenei le 28 février, du président Massoud Pezeshkian le 12 mars), les Houthis ont vu leurs livraisons d'armes longue portée se tarir. Leur capacité à bloquer le détroit de Bab-el-Mandeb reste réelle, mais leur agenda politique a glissé : ils cherchent désormais une légitimité internationale qu'aucune offensive militaire ne peut leur offrir. La libération de prisonniers, à l'inverse, leur en procure.

Riyad, de son côté, voit dans cet accord un nouveau jalon de sa stratégie de désengagement progressif du conflit. Le prince héritier Mohammed ben Salmane, qui doit recevoir Donald Trump à Djeddah à la fin du mois, souhaite arriver à cette rencontre avec un dossier yéménite assaini. Quant au sultanat d'Oman, qui assure depuis huit ans un canal arrière entre Sanaa et Riyad, il sort de l'ombre comme l'un des principaux artisans techniques de l'accord.

Une trêve qui ne dit pas son nom

L'accord ne porte pas, juridiquement, sur un cessez-le-feu général. Les combats sporadiques se poursuivent à Mareb et autour de Hodeïda, et les frappes houthistes contre des cargos en mer Rouge n'ont pas cessé. Mais plusieurs diplomates européens y voient « une trêve qui ne dit pas son nom » : tant que les rotations de prisonniers ont lieu, les belligérants ont un intérêt commun à préserver un minimum de stabilité.

L'ONU, qui avait dû suspendre une partie de ses opérations humanitaires au Yémen en mars après l'enlèvement de plusieurs de ses agents par les Houthis, espère pouvoir reprendre ses programmes alimentaires dans la région d'Hajjah dans les deux semaines à venir. Le Programme alimentaire mondial estime à 17 millions le nombre de Yéménites en situation d'insécurité alimentaire aiguë.

L'avis de la rédaction

Le Yémen est, depuis onze ans, l'angle mort des consciences occidentales : trop loin, trop complexe, trop semblable à lui-même. Cet accord ne réglera ni la pauvreté abyssale du pays, ni la fracture politique entre Sanaa et Aden, ni l'emprise iranienne, fût-elle affaiblie, sur les Houthis. Il aura cependant le mérite, immense pour 1 600 familles, de rendre des hommes à leurs proches. Et il signale, à l'échelle régionale, qu'une logique de désescalade, amorcée à Pékin entre Trump et Xi, peut produire des effets concrets dans les conflits de second rang. C'est une bonne nouvelle. Elle restera fragile tant que les armes n'auront pas définitivement quitté la mer Rouge.

À retenir

  • Accord signé jeudi 14 mai 2026 à Amman entre le gouvernement yéménite reconnu et les rebelles houthistes.
  • Plus de 1 600 prisonniers de guerre seront libérés en trois vagues (17, 24 et 31 mai).
  • Plus important échange depuis le début de la guerre civile yéménite en 2015.
  • Quatre journalistes condamnés à mort par les tribunaux houthistes figurent dans l'accord.
  • Médiation conjointe de l'ONU (Hans Grundberg), du CICR (Christine Cipolla), de la Jordanie et du sultanat d'Oman.
  • L'accord intervient sur fond d'affaiblissement stratégique iranien et de désengagement saoudien progressif.

Sources :