Accueil › politique

Iran-États-Unis : les pourparlers d'Islamabad au point mort, les émissaires américains annulent leur déplacement

Les espoirs d'une reprise du dialogue direct entre Washington et Téhéran se sont brisés dimanche 26 avril 2026 à Islamabad. Le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi est attendu en début de semaine dans la capitale pakistanaise pour de nouveaux entretiens, mais les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner ont annulé leur déplacement, officiellement pour « raisons de sécurité » après l'incident du dîner des correspondants. Conséquence immédiate : les marchés mondiaux du brut anticipent un blocage prolongé du détroit d'Ormuz et Bloomberg a publié dimanche matin une révision à la baisse des prévisions de croissance.

Par Camille Darrieux, correspondante diplomatique · 26 avril 2026

Il aura suffi d'une nuit pour faire dérailler la séquence diplomatique la plus prometteuse depuis le début du conflit. Samedi 25 avril 2026, Abbas Araghchi, ministre iranien des Affaires étrangères, et son homologue pakistanais Ishaq Dar avaient préparé à Islamabad le terrain d'un troisième round de pourparlers indirects entre Téhéran et Washington. Dimanche 26 au matin, France 24 confirmait que les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner — pressentis pour assurer la médiation — avaient annulé leur déplacement à Islamabad, officiellement pour des raisons de sécurité après l'incident du Washington Hilton. Selon Bloomberg, qui cite plusieurs sources concordantes au Pentagone et au Département d'État, la véritable cause serait politique : l'administration Trump n'aurait pas voulu être perçue comme « affaiblie » au lendemain d'une tentative d'attentat.

Une médiation pakistanaise fragile

C'est le maréchal Asim Munir, chef d'état-major de l'armée pakistanaise et véritable homme fort du pays, qui pilote depuis trois semaines la médiation entre Washington et Téhéran. Islamabad, qui partage avec l'Iran 909 kilomètres de frontière et entretient une relation pragmatique avec les États-Unis depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, occupe une position rare : celle d'un acteur écouté par les deux camps. Le Premier ministre Shehbaz Sharif a personnellement reçu Abbas Araghchi vendredi 24 avril, dans la résidence officielle de la Prime Minister House de la capitale. Le format envisagé — deux salles, deux délégations, un médiateur pakistanais faisant la navette — ressemblait beaucoup à celui des pourparlers de Vienne sur le nucléaire en 2021-2022. C'est précisément ce schéma qui se trouve aujourd'hui suspendu.

Téhéran joue la fermeté

Du côté iranien, le porte-parole du gouvernement a redoublé de prudence. « Aucune rencontre directe n'est prévue », a martelé dimanche matin le porte-parole gouvernemental, en réaffirmant que l'Iran « n'accepterait aucune négociation sous la menace ». Ali Larijani, ancien président du Parlement et conseiller du Guide suprême, a qualifié l'annulation américaine de « signal hostile ». L'enjeu, pour Téhéran, est triple : obtenir une levée partielle des sanctions ciblées sur le pétrole, faire reconnaître son droit à l'enrichissement civil, et arrimer la prolongation de la trêve israélo-libanaise à un cadre régional plus large. Aucun de ces trois objectifs ne progresse à ce stade.

Les marchés s'inquiètent

À Singapour, le brut Brent a ouvert dimanche soir en hausse de 2,4 %, à 89,30 dollars le baril, sur fond d'anticipation d'un blocage prolongé du détroit d'Ormuz, par lequel transite environ 25 % du pétrole maritime mondial. Bloomberg a publié dimanche matin une note d'analyse révisant à la baisse de 0,3 point les prévisions de croissance mondiale pour 2026, désormais à 2,7 %. La Federal Reserve, qui doit se réunir mercredi 29 avril, est désormais attendue dans une posture attentiste : la hausse des prix de l'énergie limite ses marges de manœuvre sur les taux directeurs. À Paris, le CAC 40 — qui avait déjà cédé 1,8 % vendredi 24 avril — devrait rouvrir lundi sous tension.

Le scénario d'un enlisement

Les diplomates européens présents à Islamabad évoquent à demi-mot le risque d'un « enlisement à la libanaise » : un cessez-le-feu maintenu sur le terrain mais aucune négociation politique de fond. Pour Bruxelles, cette hypothèse est la pire qui soit : elle prolonge l'incertitude, fragilise les chaînes d'approvisionnement énergétique et empêche toute reconstruction au Liban. Le Haut Représentant de l'Union européenne pour les Affaires étrangères a annoncé dimanche soir une réunion d'urgence du Conseil des affaires étrangères mardi 28 avril à Bruxelles, avec à l'ordre du jour la question d'une éventuelle médiation européenne en complément du canal pakistanais. Côté Pékin, qui suit le dossier de très près, le ministère chinois des Affaires étrangères s'est dit « disponible pour contribuer à toute initiative pacifique ».

L'avis de la rédaction

L'annulation du déplacement de Steve Witkoff et Jared Kushner à Islamabad signe, à ce stade, un échec — au moins tactique — de la séquence diplomatique ouverte par Donald Trump au début du mois. Difficile de savoir si la cause réelle est sécuritaire (l'incident du Washington Hilton) ou politique (la peur de paraître faible après l'évacuation présidentielle). Dans les deux cas, le signal envoyé à Téhéran est désastreux : la diplomatie américaine apparaît otage de son propre théâtre intérieur, incapable de tenir un calendrier qu'elle a elle-même fixé. Reste l'espoir, ténu, d'une réactivation par le canal pakistanais. Asim Munir a ce qu'il faut pour cela : une autorité incontestable à Islamabad, un dialogue continu avec Téhéran et une relation correcte avec l'administration Trump. Mais la fenêtre se referme : si rien ne bouge cette semaine, le risque d'un retour des hostilités — ouvertes ou larvées — autour d'Ormuz redevient le scénario central. Et avec lui, une onde de choc économique pour l'Europe et l'Asie.

À retenir

  • Steve Witkoff et Jared Kushner annulent leur déplacement à Islamabad (officiellement : sécurité).
  • Abbas Araghchi maintient sa visite, accueilli par Ishaq Dar et le maréchal Asim Munir.
  • Iran : « aucune rencontre directe prévue » avec les États-Unis.
  • Brent à 89,30 $ le baril, +2,4 % à l'ouverture asiatique de dimanche soir.
  • Bloomberg révise à la baisse la croissance mondiale 2026 (2,7 %, –0,3 pt).

Sources :

  • France 24 — Middle East war live: Iran's FM to return to Pakistan as US envoys cancel visit, 26 avril 2026
  • Bloomberg — US-Iran Peace Talks Stall as Blockade Disrupts Oil Flows, 26 avril 2026
  • NPR — Trump doubts shooter motivated by Iran war as peace talks on hold, 26 avril 2026
  • Ouest-France — Guerre au Moyen-Orient : la délégation iranienne repart à Islamabad, 26 avril 2026