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Iran : Trump face au mur des 60 jours, Hegseth invente la « faille du cessez-le-feu » pour gagner du temps

Vendredi 1er mai 2026, l'administration Trump entre dans la zone rouge constitutionnelle. La War Powers Resolution de 1973 impose au président d'obtenir une autorisation formelle du Congrès soixante jours après le début d'hostilités — un délai qui expire ce week-end pour l'« Operation Epic Fury » contre l'Iran. Pour gagner du temps, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a avancé jeudi une thèse inédite : « le compte à rebours s'arrête ou se met en pause pendant un cessez-le-feu ». Une lecture juridique contestée par les constitutionnalistes, qui place la Maison-Blanche, le Pentagone et le Capitole dans un face-à-face institutionnel d'une rare intensité.

Par Maxime Delaunay, chef de desk International · 1er mai 2026

Le compteur tourne au cœur de la Maison-Blanche, et cette fois, il n'est pas symbolique. Soixante jours exactement après le déclenchement de l'« Operation Epic Fury » — la campagne militaire américaine ouverte début mars 2026 par les frappes sur les sites de Natanz, Fordow et Ispahan — l'administration Trump butte contre l'un des verrous les plus sacrés de la Constitution américaine : la War Powers Resolution de 1973. Adoptée après le traumatisme du Vietnam, cette loi oblige le président à mettre fin à toute opération militaire dans les soixante jours s'il n'a pas obtenu, dans ce délai, une autorisation formelle du Congrès. Le délai expire ce week-end. Et Donald Trump, jusqu'ici, n'a ni demandé, ni obtenu cette autorisation.

La thèse Hegseth : la « pause » du cessez-le-feu

Pour contourner l'obstacle, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a avancé jeudi 30 avril, lors d'une audition au Sénat, une lecture juridique inédite : « lorsqu'un cessez-le-feu est en vigueur, comme c'est le cas depuis le 14 avril, le compte à rebours s'arrête ou se met en pause ». Hegseth s'appuie sur une note de l'Office of Legal Counsel datée du 27 avril, qui assimile la suspension des hostilités à une « interruption matérielle » des opérations au sens de la loi. Problème : aucun précédent jurisprudentiel ne valide cette lecture. Le constitutionnaliste Jack Goldsmith, ancien conseiller juridique de George W. Bush, a qualifié la position de « créative au mieux, fragile au pire ». Le Brennan Center, lui, a publié jeudi soir une analyse dénonçant « une réécriture clandestine du texte de 1973 ».

Rand Paul, Tim Kaine et la résolution conjointe

Au Capitole, la riposte s'organise déjà. Le sénateur républicain Rand Paul (Kentucky) et le démocrate Tim Kaine (Virginie) ont déposé conjointement, jeudi à 17 heures, une résolution privilégiée de retrait des forces, qui doit être examinée en procédure accélérée la semaine prochaine. La résolution exige du président « la fin de toute opération offensive contre l'Iran dans un délai de trente jours, sauf autorisation explicite du Congrès ». Selon les comptages d'Axios, neuf républicains et quarante-six démocrates au Sénat seraient prêts à voter pour — soit 55 voix, en deçà du seuil de 60 nécessaires pour briser un éventuel filibuster. À la Chambre, la situation est encore plus instable : le Speaker Mike Johnson a indiqué jeudi soir qu'il « ne mettrait pas le texte à l'ordre du jour avant la mi-mai ».

Le scénario du contournement présidentiel

Dans l'entourage de Donald Trump, plusieurs sources évoquent désormais l'hypothèse d'un veto présidentiel automatique, suivi d'une nouvelle proclamation d'urgence nationale au titre du National Emergencies Act. Cette option — déjà utilisée par Trump en 2019 pour le mur frontalier — permettrait au président de prolonger unilatéralement les opérations en attendant la fin de la procédure parlementaire, qui peut s'étirer sur six à neuf mois. Le risque, en revanche, est constitutionnel : la Cour suprême pourrait être saisie en référé, et trois juges (Sotomayor, Kagan, Jackson) ont déjà publiquement exprimé des réserves sur l'usage extensif des pouvoirs d'urgence. Le précédent Hamdan v. Rumsfeld de 2006 montre que la Cour n'hésite pas à recadrer un président lorsque les pouvoirs constitutionnels du Congrès sont en jeu.

Téhéran observe, Pékin manœuvre

À Téhéran, on observe l'imbroglio constitutionnel américain avec un mélange d'espoir et de prudence. Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi a déclaré jeudi soir sur la chaîne PressTV que « le peuple américain n'a pas voté pour cette guerre ; le Congrès le confirmera ». Pékin, de son côté, joue une partition plus active : le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a proposé jeudi une « médiation tripartite » Chine-Russie-Pakistan pour parvenir à un accord global sur le nucléaire iranien et la réouverture du détroit d'Ormuz. Une initiative que Washington a accueillie avec une formule sibylline : « Nous étudions toutes les voies. » À Bruxelles, le Haut Représentant Kaja Kallas a indiqué que l'UE était « prête à reprendre les négociations de Vienne » dès qu'un cessez-le-feu durable serait acté.

L'avis de la rédaction

Nous assistons à un moment charnière de l'histoire constitutionnelle américaine. Trois lectures se superposent. La première est juridique : la « thèse Hegseth » est un coup de force interprétatif. La War Powers Resolution n'a jamais été conçue pour être suspendue par un cessez-le-feu unilatéralement décrété par l'exécutif, et tout juriste de bonne foi le sait. La deuxième est politique : Trump joue le rapport de force, convaincu que ni la Cour suprême ni le Congrès n'oseront paralyser un président en pleine opération militaire. C'est un pari rationnel mais dangereux, car il érode pour des décennies la séparation des pouvoirs. La troisième est stratégique : derrière la bataille juridique se cache une bataille de récit. Si Trump obtient gain de cause, la doctrine du « commander-in-chief unbound » devient durablement majoritaire ; si le Congrès l'emporte, c'est tout l'édifice des « guerres présidentielles » construit depuis Truman qui pourrait vaciller. Notre conviction : la résolution Paul-Kaine ne passera probablement pas le Sénat, mais elle aura installé un précédent procédural qui hantera la prochaine décennie. Le vrai test viendra de la Cour suprême, fin juin.

À retenir

  • Délai des 60 jours de la War Powers Resolution expire ce week-end.
  • Pete Hegseth invoque une « pause » du compte à rebours pendant le cessez-le-feu.
  • Résolution conjointe Rand Paul / Tim Kaine déposée jeudi au Sénat.
  • Mike Johnson refuse de mettre le texte à l'ordre du jour avant mi-mai.
  • Pékin propose une médiation tripartite Chine-Russie-Pakistan.

Sources :

  • CNBC — Trump faces 60-day Iran war deadline, Hegseth floats ceasefire loophole, 30 avril 2026
  • Washington Examiner — White House having active conversations on Iran war authorization, 30 avril 2026
  • Brennan Center — War Powers Resolution and the 60-Day Clock, avril 2026