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Biennale de Venise 2026 : le jury démissionne en bloc, la Russie revient, l'art devient champ de bataille

À neuf jours de l'ouverture de la 61e Biennale de Venise, le jury international a démissionné en bloc le 1er mai 2026. En cause : le retour controversé du pavillon russe — absent depuis 2022 — et l'exclusion préalable, par le jury lui-même, des pays dont les dirigeants font l'objet de mandats d'arrêt de la CPI (Russie, Israël). L'Union européenne a coupé 2 millions d'euros de subventions, le ministre italien de la Culture a refusé d'assister à l'ouverture et, pour la première fois en 130 ans, ce sont les visiteurs qui voteront le Lion d'or, le 22 novembre.

Par Léa Saint-Clair, cheffe du desk Culture · 2 mai 2026

Le monde de l'art était censé être une trêve. La Biennale de Venise, fondée en 1895, a toujours affiché cette ambition : être un espace au-dessus des conflits, où même les pays en guerre se retrouvent sous le même toit des Giardini pour parler d'autre chose. Cette illusion vient de se briser spectaculairement.

Jeudi 1er mai 2026, à neuf jours de l'ouverture de la 61e édition, l'intégralité du jury international de la plus ancienne et la plus importante foire d'art contemporain du monde a démissionné. La présidente Solange Farkas et ses quatre collègues — Zoe Butt, Elvira Dyangani Ose, Marta Kuzma et Giovanna Zapperi — ont quitté leurs fonctions sans explication officielle. Un acte sans précédent dans l'histoire centenaire de la manifestation.

Le retour toxique du pavillon russe

Pour comprendre, il faut remonter quelques semaines en arrière. La Biennale, dirigée par Pietrangelo Buttafuoco — nommé par le gouvernement Meloni —, a décidé de réadmettre la Russie cette année, pour la première fois depuis 2022. Les artistes russes avaient volontairement retiré leur participation après l'invasion de l'Ukraine. En 2024, la Russie avait prêté son pavillon historique de 1914 à la Bolivie. En 2026, Buttafuoco a considéré que la Biennale ne pouvait pas légalement interdire à un pays reconnu par la République italienne de participer. Le pavillon russe a donc rouvert. La réaction a été immédiate. L'Union européenne a coupé 2 millions d'euros de subventions à la Biennale. Le ministre de la Culture Alessandro Giuli a annoncé qu'il ne se rendrait pas à l'ouverture. La Finlande a boycotté la cérémonie officielle. La chef de la diplomatie européenne Kaja Kallas a déclaré : « Pendant que la Russie bombarde des musées, détruit des églises et cherche à effacer la culture ukrainienne, elle ne devrait pas pouvoir exposer la sienne. »

La mèche que le jury a allumée

Quelques jours avant de démissionner, le jury avait pris une décision propre à enflammer la situation : il avait annoncé qu'il n'attribuerait pas de prix aux pays dont les dirigeants font l'objet de mandats d'arrêt de la Cour pénale internationale (CPI). Cette clause visait explicitement la Russie — Vladimir Poutine est sous mandat d'arrêt de la CPI depuis mars 2023 — mais aussi Israël, dont le Premier ministre Benjamin Netanyahu fait l'objet d'un mandat émis en novembre 2024. Le ministre Giuli avait soutenu activement Israël et eu une conversation téléphonique de solidarité avec l'artiste du pavillon israélien. La tension entre la position du jury et celle du gouvernement était devenue intenable. Le ministère de la Culture a envoyé des inspecteurs sur place mercredi — officiellement pour « collecter des documents » dans le cadre d'une demande de l'UE. Le lendemain, le jury démissionnait.

Un Lion d'or sans jury

La Biennale a annoncé une solution de substitution inédite : ce seront les visiteurs qui voteront pour deux prix, le « Meilleur participant » de l'exposition principale intitulée In Minor Keys — curatée selon le plan de la regrettée Koyo Kouoh, décédée avant l'ouverture — et la « Meilleure participation nationale » parmi les 100 pavillons. La cérémonie de remise, initialement prévue le 9 mai, est repoussée au 22 novembre, journée de clôture. Le vice-Premier ministre Matteo Salvini a trouvé l'initiative « démocratique ». Giorgia Meloni a salué l'autonomie de la Biennale tout en réaffirmant son désaccord avec le choix russe. Buttafuoco, lui, ne cède pas.

L'art comme dernier terrain de la guerre froide culturelle

Ce qui se joue à Venise est symptomatique d'une époque. La culture est devenue un front supplémentaire dans des conflits qui refusent de se cantonner aux champs de bataille. Exclure ou inclure un pays de la Biennale est un acte politique autant qu'artistique. La question qui hante désormais l'institution centenaire est celle-ci : un espace de dialogue culturel peut-il survivre dans un monde où même le dialogue est devenu une prise de position ? L'exposition In Minor Keys — les « modes mineurs » — prend une résonance presque prémonitoire. L'art mondial se retrouve en tonalité mineure : beau, fragile, et joué dans un contexte qui le dépasse.

L'avis de la rédaction

La Biennale avait une règle simple et sublime : l'art comme trêve. Cette règle vient d'exploser sous la pression des États. Ce n'est pas le retour de la Russie dans les Giardini qui choque le plus OrChair — c'est la vitesse avec laquelle gouvernements, institutions et jurys ont transformé 130 ans de diplomatie culturelle en champ de mines en moins de deux semaines. Quand l'art perd sa neutralité, il ne reste plus grand-chose entre les peuples. Les visiteurs voteront pour le Lion d'or. C'est peut-être la seule décision saine dans tout ce chaos. Notre conviction : la Biennale 2026 sera un échec critique mais un succès populaire — et ce paradoxe redéfinira, pour la prochaine décennie, le rôle des grandes biennales internationales dans un monde fracturé.

À retenir

  • Le jury de la 61e Biennale de Venise a démissionné en bloc le 1er mai 2026, à neuf jours de l'ouverture.
  • Cause principale : le retour controversé du pavillon russe, absent depuis 2022.
  • L'UE a coupé 2 M€ de subventions ; le ministre italien de la Culture a refusé d'assister à l'ouverture.
  • Le jury avait exclu Russie et Israël des prix en raison de mandats CPI contre leurs dirigeants.
  • Pour la première fois, ce sont les visiteurs qui voteront pour les récompenses, le 22 novembre.

Sources :

  • Euronews — Venice Biennale jury resigns over Russia pavilion, 1er mai 2026
  • The Art Newspaper — Solange Farkas leads jury walkout in Venice, 1er mai 2026
  • ANSA — Giuli skips Biennale opening, EU cuts funding, 30 avril 2026
  • Reuters — Italy's Biennale lets visitors choose Golden Lion, 1er mai 2026
  • Wikipedia — 61st Venice Biennale