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Cannes 2026 : Cristian Mungiu et Fjord couronnés d'une Palme d'or au goût de résistance

La 79ᵉ édition du Festival de Cannes s'est achevée samedi soir 23 mai. Près de vingt ans après sa première récompense, le réalisateur roumain Cristian Mungiu remporte sa deuxième Palme d'or pour Fjord — un film tourné en Norvège, porté par Sebastian Stan et Renate Reinsve, qui interroge l'identité, le préjugé et la violence ordinaire d'une Europe en doute.

Par Noémie Lascaux, critique cinéma · 24 mai 2026

Il y avait en 2007 quelque chose d'éblouissant et de dévastateur dans 4 mois, 3 semaines, 2 jours — ce film sur l'avortement clandestin sous Ceaușescu qui avait stupéfié Cannes et le monde. Dix-neuf ans plus tard, Cristian Mungiu revient sur la Croisette avec Fjord, et le jury présidé par le cinéaste sud-coréen Park Chan-wook lui remet la Palme d'or lors de la cérémonie de clôture du 23 mai, animée cette année par la comédienne française Eye Haïdara. Une consécration absolue, qui fait du Roumain le dixième cinéaste de l'histoire à remporter deux fois la suprême récompense cannoise.

Mungiu, un maître en pleine puissance

Fjord commence comme la chronique d'une famille ordinaire. Un couple — elle norvégienne, lui roumain — et leurs enfants viennent de s'installer dans un village paisible des fjords scandinaves. L'accueil paraît chaleureux, presque idyllique. Puis l'atmosphère se tend lorsqu'une institutrice s'interroge sur ce qu'elle prend pour des marques suspectes sur l'un des enfants. Dès lors, les préjugés affleurent, les certitudes se fissurent, et la violence douce d'une société qui se croit tolérante se révèle dans toute sa brutalité. Le film, porté par Sebastian Stan et la Norvégienne Renate Reinsve (révélée par Julie en 12 chapitres), s'impose comme un drame moral d'une précision implacable, selon les retours unanimes de la critique internationale.

Un palmarès politique et courageux

Le palmarès de cette 79ᵉ édition est à l'image de la sélection : ancré dans l'histoire, soucieux d'interroger le présent par le prisme du passé. Sur les vingt-deux films en compétition — dont une forte délégation française —, le jury a récompensé une douzaine d'œuvres. Le Grand Prix est revenu au cinéaste sénégalais Ousmane Sembène (à titre posthume, par la voix de sa fille) pour le projet documentaire collectif inspiré de son travail, tandis que les prix d'interprétation et de mise en scène ont distingué des auteurs venus de Russie, d'Iran et du Japon, illustrant la diversité saluée par France 24 dans sa couverture du palmarès.

Mungiu parle à l'Europe en crise

Sur scène, Cristian Mungiu a prononcé un discours qui a immédiatement circulé sur les réseaux sociaux. Cité par Deadline, le cinéaste a appelé à « préserver le dialogue dans un monde divisé » et insisté sur la responsabilité du cinéma face à la montée des intolérances. « Nous avons pris le risque d'élever la voix face aux risques auxquels nous sommes exposés », a-t-il glissé en remerciant le jury. Le timing est saisissant. Alors que l'extrême droite progresse dans plusieurs pays européens, que la question migratoire empoisonne les débats politiques du continent, et que la guerre en Ukraine redistribue les cartes identitaires à grande vitesse, Fjord offre une parabole sur ce que l'Europe risque de devenir si elle laisse la peur l'emporter sur l'humanité.

Une 79ᵉ édition sous tension

Cette édition, qui s'est tenue du 12 au 23 mai 2026, restera comme l'une des plus denses de mémoire récente. La compétition rassemblait des poids lourds aux côtés d'une génération de cinéastes pour qui c'était souvent la première présence en sélection officielle. Plusieurs cérémonies parallèles ont rendu hommage à des figures du septième art, dans un climat marqué par la guerre à Gaza, la guerre en Ukraine et la place grandissante de l'intelligence artificielle dans la chaîne de production cinématographique — sujet de débats vifs durant la quinzaine.

Une cérémonie « slick et étrange »

L'Irish Times a résumé la soirée comme « une combinaison de passion soignée et de bizarrerie européenne ». Eye Haïdara a piloté une cérémonie rythmée, ponctuée d'hommages et de respirations musicales, sous l'œil attentif d'un Palais des Festivals comble. Sebastian Stan et Renate Reinsve, sur scène avec Mungiu, ont laissé entendre que Fjord pourrait sortir en salles dans la plupart des pays européens à l'automne 2026 — un calendrier qui place le film au cœur des futures conversations sur l'identité européenne.

L'avis de la rédaction

Ce palmarès est cohérent et courageux. Récompenser Mungiu, c'est dire que le cinéma doit encore regarder l'Europe en face et lui montrer ce qu'elle refuse de voir. Le jury de Park Chan-wook a fait preuve d'une lucidité rare — il a primé non pas ce qui conforte, mais ce qui dérange. Dans un monde où la culture est sommée de divertir ou de se taire, Cannes 2026 a choisi de parler. C'est son rôle. C'est son honneur. Et c'est, accessoirement, ce qui justifie encore que l'on suive, chaque année, cette quinzaine improbable où la planète entière vient lire, dans les choix d'un jury, l'état du monde.

À retenir

  • Palme d'or 2026 : Fjord de Cristian Mungiu (Roumanie), sa deuxième après 4 mois, 3 semaines, 2 jours en 2007.
  • Sebastian Stan et Renate Reinsve en têtes d'affiche.
  • Jury présidé par le cinéaste sud-coréen Park Chan-wook.
  • Cérémonie de clôture du 23 mai présentée par Eye Haïdara.
  • 79ᵉ édition tenue du 12 au 23 mai 2026 au Palais des Festivals.
  • Mungiu devient le dixième cinéaste à remporter deux Palmes d'or.

Sources :

  • France 24 — 'Fjord' by Romania's Cristian Mungiu wins Palme d'Or at Cannes Film Festival, 23 May 2026
  • Variety — Cristian Mungiu Wins His Second Palme d'Or at Cannes for 'Fjord', 23 May 2026
  • Deadline — Cannes: 'Fjord' Palme d'Or Winner Cristian Mungiu Urges Dialogue In Divided World, 23 May 2026
  • The Irish Times — Cannes 2026: Cristian Mungiu wins top Palme d'Or for provocative drama Fjord, 24 May 2026
  • Al Jazeera — 'Fjord' by Romania's Cristian Mungiu wins Cannes top film prize, 23 May 2026