Accueil › opinion

Ce que l'IA nous a vraiment pris : pas nos emplois, notre droit à l'ennui productif

L'intelligence artificielle ne supprime pas seulement des postes : elle dissout l'apprentissage lent, laborieux, qui fabriquait autrefois la compétence. Et le temps qu'elle libère n'est jamais rendu à celui qui travaille.

Par Camille Aubertin, éditorialiste · 2 août 2026

Il y a un rituel, désormais, qui précède chaque grande conférence tech de l'année : quelqu'un, sur scène, prononce la phrase « ceci va tout changer », et la moitié de la salle applaudit pendant que l'autre moitié calcule mentalement dans combien de mois son poste sera obsolète. Et pendant ce temps, dans les strates plus discrètes de l'économie réelle, des centaines de milliers de postes disparaissent, silencieusement, sans conférence de presse ni standing ovation.

On nous répète que ce basculement n'a rien d'inédit, que chaque révolution technologique a détruit des emplois avant d'en créer d'autres : l'automobile a tué le maréchal-ferrant mais fait naître le garagiste, l'informatique a supprimé la dactylo tout en enfantant une industrie logicielle colossale. C'est vrai. C'est aussi une manière commode de ne pas regarder ce qui se produit réellement : non pas un remplacement de tâches, mais un changement de nature du travail intellectuel lui-même — et une bascule de qui, au juste, en profite.

La destruction va plus vite que la création, et ce n'est pas un hasard

Commençons par les chiffres, puisque c'est le langage que ce débat exige pour être pris au sérieux. Amazon a supprimé près de 30 000 postes ces derniers mois, un mouvement suivi par Google, Microsoft, Meta et Intel — au moment même où la valorisation cumulée des laboratoires d'IA franchissait des sommets qu'aucun analyste sérieux n'aurait osé prédire trois ans plus tôt.

Mais le chiffre le plus révélateur n'est pas celui des suppressions : c'est celui des motifs invoqués. Une enquête de la Harvard Business Review publiée en janvier 2026, menée auprès de plus d'un millier de dirigeants interrogés en décembre 2025, montre que 39 % d'entre eux reconnaissent avoir réduit leurs effectifs par anticipation des capacités futures de l'IA — contre seulement 2 % sur la base de gains d'automatisation réellement constatés. Traduction : l'essentiel des suppressions actuelles ne répond pas à un remplacement effectif du travail humain, mais à un pari sur ce remplacement, pris aux frais des salariés licenciés avant même que la technologie n'ait fait ses preuves.

On peut épiloguer sur les études qui promettent l'émergence de nouveaux métiers — architecte de données, éthicien de l'IA, curateur de contenus algorithmiques. Ces métiers existent, ou existeront. Le rapport de la Direction générale du Trésor publié en juin 2026 le reconnaît sans détour, citant les travaux de l'économiste David Autor : 60 % des travailleurs occupent aujourd'hui des emplois qui n'existaient pas en 1940. L'histoire économique donne raison, sur la longue durée, aux optimistes.

Le problème n'est pas l'existence de ces métiers, c'est leur rareté relative face au volume de postes qu'ils prétendent compenser à court terme. Le McKinsey Global Institute évoque 30 % des heures travaillées automatisables d'ici 2030 dans les économies avancées ; l'OCDE chiffre à 27 % la part des emplois français exposés à un risque élevé d'automatisation, soit plus de quatre millions de postes — concentrés sur le support administratif, la saisie comptable et la traduction. Le Forum économique mondial, lui, table sur un solde net positif de 78 millions d'emplois créés d'ici 2030 à l'échelle mondiale. Mais une tâche automatisée n'équivaut pas mécaniquement à un poste supprimé — sauf que, dans les faits, c'est très exactement ce que font la plupart des directions générales dès que les marges le permettent. On ne redistribue pas le temps gagné vers plus de créativité ; on réduit l'effectif et on distribue le gain aux actionnaires.

Le mythe du travailleur augmenté

Le discours dominant est celui du « travailleur augmenté » : l'IA comme copilote, comme prothèse cognitive qui libère l'humain des tâches basses pour le recentrer sur le jugement, la créativité, la relation. C'est séduisant, et ce n'est pas complètement faux — j'ai vu des collègues gagner un temps précieux sur des tâches de synthèse qu'ils détestaient. Mais une question essentielle reste esquivée : à qui appartient ce temps libéré ?

Dans une entreprise qui traite ses salariés comme un centre de coût, le temps libéré par l'IA n'est jamais rendu sous forme de moins d'heures travaillées ou de plus d'autonomie. Il est immédiatement réinvesti dans plus de production, plus de sollicitations — jusqu'à ce que la charge retrouve son niveau de saturation antérieur, mais avec un effectif réduit. On appelle cela un gain de productivité. On devrait l'appeler, plus honnêtement, une intensification du travail déguisée en progrès.

Ce qu'on perd quand on perd l'ennui

Il y a un aspect de cette transformation dont on parle peu : la disparition de ce que j'appellerais l'ennui productif. Ces moments de tâches répétitives, de rédaction laborieuse, de recherche fastidieuse, qui semblaient n'avoir aucune valeur en soi mais qui façonnaient une compétence, une intuition, une mémoire du métier. Le jeune journaliste qui passait des heures à éplucher des archives pour retrouver un chiffre développait une connaissance fine de son sujet que l'accès instantané à une réponse synthétisée ne lui donnera jamais. L'avocat stagiaire qui rédigeait à la main des dizaines de conclusions similaires finissait par intérioriser une grammaire du droit que la génération automatique de texte contourne purement et simplement.

On me répondra que c'est le raisonnement de toutes les générations face à toute nouveauté technique — les scribes déploraient la disparition de la mémorisation orale à l'arrivée de l'écriture. L'argument est recevable. Mais il y a une différence de degré, sinon de nature, entre déléguer le calcul à une calculatrice et déléguer le raisonnement lui-même à un système qui produit un résultat plausible sans que l'utilisateur ait besoin de comprendre comment il y est parvenu. Le risque n'est pas seulement la perte d'un savoir-faire : c'est la perte de la capacité à évaluer si le résultat produit par la machine est correct, faute d'avoir jamais fait l'exercice soi-même.

Les métiers qui résistent, et pourquoi ce n'est pas rassurant

Les données de France Travail confirment le mouvement à bas bruit : explosion des offres pour les profils tech-IA, effondrement en parallèle des recrutements sur les métiers administratifs classiques. On nous dit, pour compenser, que les métiers relationnels, manuels ou ancrés dans le réel — soignants, artisans, éducateurs, plombiers — sont à l'abri. C'est probablement vrai à court terme, mais c'est une maigre consolation.

D'abord, ces métiers sont précisément ceux que nos sociétés ont le moins bien rémunérés, alors qu'ils devraient, dans la hiérarchie dessinée par l'automatisation cognitive, devenir les plus rares et donc les mieux payés. Rien n'indique que cette bascule soit en cours : on continue de payer un ingénieur en prompt engineering davantage qu'une aide-soignante, alors même que le premier métier pourrait disparaître d'ici cinq ans et que le second ne disparaîtra jamais.

Ensuite — et c'est le point le plus inconfortable — la résistance de ces métiers à l'automatisation n'est pas nécessairement une bonne nouvelle pour ceux qui les exercent. Elle signifie une société polarisée entre une élite cognitive qui orchestre des machines et une masse de travailleurs de la présence physique, peu qualifiés aux yeux du marché : deux économies parallèles qui se croisent de moins en moins.

Sortir du fatalisme sans sombrer dans le déni

Je ne crois pas qu'il faille céder au catastrophisme, ni prôner une décroissance technologique qui n'a aucune chance d'advenir dans un monde de compétition internationale. La question n'est pas de savoir si l'IA va continuer de transformer le travail — elle le fera. La question est de savoir qui décide de la répartition des gains que cette transformation engendre, et selon quels critères.

Cela suppose des choix politiques concrets : une fiscalité qui capte une part des gains de productivité liés à l'automatisation pour financer la reconversion des travailleurs déplacés ; une revalorisation sincère des métiers de la présence humaine ; une éducation qui cesse de préparer les jeunes générations à des emplois qui n'existeront plus, pour les orienter vers ce que les machines ne sauront structurellement jamais bien faire — le jugement incertain, la responsabilité assumée, la relation incarnée. Cela suppose aussi, plus modestement, que chacun se pose la question inconfortable : dans mon propre travail, est-ce que je délègue à la machine des tâches ennuyeuses, ou est-ce que je délègue ma capacité à comprendre ce que je produis ?

Ce qui reste à nous, envers et contre tout

Il y a quelque chose d'ironique à écrire ce texte au moment où l'industrie de l'information elle-même se réinvente à coups d'intelligence artificielle, où l'on peut lire, publié le même jour, un article vantant les performances d'un modèle sur un benchmark d'agentivité et un autre annonçant des dizaines de milliers de suppressions de postes dans la presse. Cette tension n'est pas résolue, et elle ne le sera probablement jamais totalement. Mais s'il y a une chose que ni les modèles les plus sophistiqués ni les plans sociaux les plus habilement présentés ne peuvent nous retirer, c'est la responsabilité de choisir, collectivement, ce que nous voulons faire de ce temps libéré. Le confier aux seules logiques de rentabilité trimestrielle serait la plus grande erreur de cette décennie.

Avis de la rédaction

Cette tribune touche un angle mort du débat : on discute sans fin du nombre d'emplois détruits, presque jamais de ce que l'automatisation fait à l'apprentissage d'un métier. La rédaction d'OrChair retient surtout le chiffre de la Harvard Business Review — 39 % de dirigeants qui licencient par anticipation contre 2 % sur la base de gains constatés. Il dit l'essentiel : une grande partie du coût social actuel de l'IA n'est pas technologique, elle est décisionnelle. Et une décision, contrairement à une loi de la physique, peut se prendre autrement.

Tribune. Les opinions exprimées n'engagent que leur autrice.